Exister sur Internet : entre extension de soi et clonage virtuel

Avec la présence croissante d’Internet dans nos vies quotidiennes, les communautés d’utilisateurs se font de plus en plus grandes et influentes, non seulement dans la production de contenus et d’interventions, mais aussi dans la vie de chaque internaute.

L’existence sociale dans le monde physique (on a aussi coutume, dans le jargon du web, de parler de monde « organique ») est aujourd’hui prolongée par une existence sociale et relationnelle dans le monde numérique. On s’affirme, on (se) vit et on interagit avec sa (ses) communauté(s) via internet. Deux existences parallèles cohabitent, se complètent et vont parfois jusqu’à se substituer l’une à l’autre.

D’ailleurs, plus que d’une recherche de services, l’internaute est en demande de relations sociales numériques. Le succès de plateformes telles que Second Life ou, dans un registre techniquement plus accessible, Facebook, voire – sur certaines niches – la réussite des sites de rencontres de type Meetic, sont autant de constats qui prouvent que l’on observe, en l’espèce, une tendance lourde.

Au sein des mondes virtuels ou de services moins « immersifs », comme les blogs, forums, ou mêmes certaines plateformes de e-commerce, l’internaute doit s’identifier en tant qu’individu. Il est amené, de manière répétée, à (se) créer une identité numérique. Contrairement à son identité « organique », héritée plus que choisie, cette identité digitale peut être davantage façonnée par l’individu.

Le choix de recourir à des pseudonymes est très souvent révélateur de cette dichotomie entre identité réelle (organique) et identité virtuelle (numérique). On crée un personnage, un avatar que l’on fait évoluer dans l’univers numérique. Un autre soi-même, rêvé ou cloné.

On constate toutefois – phénomène récent – un rapprochement progressif de ces deux types d’identités, car de plus en plus d’internautes produisent du contenu en signant de leur vrai nom. La réduction de cet écart entre les deux catégories d’identité peut être comprise comme un signe de l’importance grandissante que revêt l’identité numérique pour l’internaute.

D’ailleurs, tout comme dans la vie « organique », l’existence numérique procède très souvent des mêmes conventions sociales. L’individu doit, sur le réseau des réseaux comme dans sa vie physique quotidienne, se forger une réputation, un statut, une existence sociale fondée sur des codes très voisins. On peut alors parler d’un processus de socialisation numérique, dont l’une des manifestations se traduit par le développement pérenne des réseaux sociaux sur le web.

Les plateformes de réseaux sociaux proposent une vaste batterie d’outils pour se constituer son propre réseau numérique. A mon sens, l’activité humaine sur ces réseaux sociaux en ligne est essentiellement motivée par deux démarches, l’une utilitariste, l’autre plus fondamentalement ontologique.

La démarche utilitariste est prioritairement orientée vers une exploitation des outils numériques mis à disposition au service de sa socialisation « réelle », avec un objectif de « retour sur investissement » souvent explicite. L’internaute adopte ces outils pour faciliter sa relation avec ses contacts réels. C’est notamment le cas des réseaux professionnels (Viadeo, Xing, LinkedIn, 6nergies…).

La deuxième démarche, que je qualifie d’ontologique, est beaucoup plus impliquante. L’internaute y mobilise ses ressources (en temps, en créativité…) pour se créer un univers relationnel numérique total. On retrouve cette approche au sein des mondes virtuels immersifs, parfois hérités des jeux vidéos, ainsi qu’au travers du caractère foncièrement ludique des plateformes de production, diffusion et échange de contenus (textuels, audio, vidéo…), où faire naître et grandir son double virtuel est un défi constant.

Le public jeune (notamment étudiant), particulièrement friand de ces outils, constitue une population propice à l’adoption précoce des technologies de socialisation numérique. Par-delà leur relative gratuité, le côté tribal des outils disponibles satisfait les besoins d’expérimentation et de socialisation spécifiques à la construction des identités individuelles (et des personnalités) réelles, très prégnant chez les adolescents et les jeunes adultes. En revanche, la diffusion de ces modes de socialisation auprès de franges plus âgées de populations repose principalement sur la réponse que ces outils interactifs permettent d’apporter à l’accélération des rythmes de vie réelle - laquelle se traduit par des exigences croissantes d’instantanéité, de disponibilité et, plus généralement, de situations de mobilité.

Ainsi se construisent, pour chacun, des tribus numériques où convergent relations réelles et virtuelles, déplaçant ainsi une partie de l’existence vers un rapport jumeau à soi-même comme à autrui – l’identité de chacun se teintant d’ambivalence : simultanément proche et lointaine, ici et ailleurs, unique et multiple, identique et différente.

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